l’Utopie

, par Secretariat département Philosophie

L’utopie –Marc CRÉPON
(avec Marc de Launay et Vincent Delecroix)

Cours S1

La fortune d’un titre – l’Utopie de Thomas More – a créé un genre à mi-chemin entre la littérature et la philosophie, voire la théologie ; et il est vrai que, depuis, on a rangé sous la notion d’utopie des textes dont il est vite devenu impossible de subsumer les caractéristiques sous une rubrique homogène et uniforme. Le livre de Thomas More peut être apparenté à la Cité du soleil de Campanella, plus difficilement à celui du « Sermon aux princes » de Thomas Münzer ou au passage du Gargantua qui décrit l’abbaye de Thélème (mais plutôt au chapitre XXIV du Pantagruel qui parlant de l’« Acharie » rend hommage explicitement à More), pas davantage à « La nouvelle Atlantide » de Bacon ; l’Histoire comique des États et empires de la lune de Cyrano de Bergerac, qui exprime les idées d’un libertin érudit, le Voyage au pays des Houyhnhnns de Swift, la « Princesse de Babylone » de Voltaire (ou son « Elodrado » dans Candide), le livre 7 des Aventures de Télémaque de Fénelon sont déjà d’un autre ordre, de même La découverte australe de Restif de la Bretonne ou L’an 2440 de Louis-Sébastien Mercier qui n’est plus une « utopie » stricto sensu, mais bien une « uchronie » ou, plus simplement, une forme de politique-fiction. Par la suite, au XIXème siècle, les Cabet, Fourier et Saint-Simon passent à une autre forme de critique sociale et culturelle, et le phalanstère fouriériste, pour prendre cet exemple, n’est nullement une cité idéale déjà constituée qui devrait servir de modèle ou de contre-type, mais bien un programme sérieusement envisagé comme réalisable historiquement par des voies, certes laissées dans l’ombre, et qui ont justifié que Marx en discute lorsqu’il eut l’ambition de substituer une « science » aux diverses expressions du « socialisme utopique ». Il n’y aurait aucune objection à ranger également dans la rubrique « utopie » des fictions plus proprement « littéraires » tels certains contes de Borges dont l’allure présente certains traits imputés traditionnellement aux utopies.
S’il y a là un « esprit de l’utopie », pour reprendre une expression d’Ernst Bloch, il consiste à instaurer une autre temporalité que celle de l’histoire, ce qui entraîne aussi vers une dimension esthétique, comme en témoignent le projet du Livre mallarméen, le poème de Wysława Szymborska, intitulé « Utopie », ou celui d’Harold de Campos, voire les réflexions de Benjamin et d’Adorno qui relancent la question de l’utopie bien au-delà de l’apparition des « systèmes utopiques ».

 Mercredi 10h00 - 12h00 salle des Actes